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Publié le par florian gadenne

inoculation du mycellium dans une planche en hêtre/dosettes de marc de café avant stérilisation
inoculation du mycellium dans une planche en hêtre/dosettes de marc de café avant stérilisation

inoculation du mycellium dans une planche en hêtre/dosettes de marc de café avant stérilisation

d'alembert:

assurément. quelque ressemblance qu’il y ait entre la forme extérieure de l’homme et de la statue, il n’y a point de rapport entre leur organisation intérieure. le ciseau du plus habile statuaire ne fait pas même un épiderme. mais il y a un procédé fort simple pour faire passer une force morte à l’état de force vive ; c’est une expérience qui se répète sous nos yeux cent fois par jour ; au lieu que je ne vois pas trop comment on fait passer un corps de l’état de sensibilité inerte à l’état de sensibilité active.

diderot:

c’est que vous ne voulez pas le voir. c’est un phénomène aussi commun.

et ce phénomène aussi commun, quel est-il, s’il vous plaît ?

je vais vous le dire, puisque vous en voulez avoir la honte. cela se fait toutes les fois que vous mangez.

toutes les fois que je mange !

oui ; car en mangeant, que faites-vous ? vous levez les obstacles qui s’opposaient à la sensibilité active de l’aliment. vous l’assimilez avec vous-même ; vous en faites de la chair ; vous l’animalisez ; vous le rendez sensible ; et ce que vous exécutez sur un aliment, je l’exécuterai quand il me plaira sur le marbre.

et comment cela ?

comment ? je le rendrai comestible.

rendre le marbre comestible, cela ne me paraît pas facile.

c’est mon affaire que de vous en indiquer le procédé. je prends la statue que vous voyez, je la mets dans un mortier, et à grands coups de pilon…

doucement, s’il vous plaît : c’est le chef-d’œuvre de falconet. encore si c’était un morceau d’huez[1] ou d’un autre…

cela ne fait rien à falconet ; la statue est payée, et falconet fait peu de cas de la considération présente, aucun de la considération à venir[2].

allons, pulvérisez donc.

lorsque le bloc de marbre est réduit en poudre impalpable, je mêle cette poudre à de l’humus ou terre végétale ; je les pétris bien ensemble ; j’arrose le mélange, je le laisse putréfier un an, deux ans, un siècle, le temps ne me fait rien. Lorsque le tout s’est transformé en une matière à peu près homogène, en humus, savez-vous ce que je fais ?

je suis sûr que vous ne mangez pas de l’humus.

non, mais il y a un moyen d’union, d’appropriation, entre l’humus et moi, un latus, comme vous dirait le chimiste.

et ce latus, c’est la plante ?

fort bien. J’y sème des pois, des fèves, des choux, d’autres plantes légumineuses. les plantes se nourrissent de la terre, et je me nourris des plantes.

vrai ou faux, j’aime ce passage du marbre à l’humus, de l’humus au règne végétal, et du règne végétal au règne animal, à la chair.

je fais donc de la chair ou de l’âme, comme dit ma fille, une matière activement sensible ; et si je ne résous pas le problème que vous m’avez proposé, du moins j’en approche beaucoup ; car vous m’avouerez qu’il y a bien plus loin d’un morceau de marbre à un être qui sent, que d’un être qui sent à un être qui pense.

le rêve d'alembert,

denis diderot

entretien entre d’alembert et diderot

oeuvres complètes de diderot, 1875-77, II (pp. 105-121).

culture de pleurotes à partir de marc de café

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